Epilogue

Alors qu’approche le moment du retour, je n’ai pas encore compris grand-chose au pays qui m’accueille. Mais, pour conclure, évoquons un dernier aspect de l’île carrée : sa forme.

Qu’est-ce que le Japon ? Comme tous les pays, une communion géographique d’apparence uniforme qui unit, tacitement, des êtres hétéroclites. Une convention, qui fait croire au monde qu’un peu moins de cent trente millions d’êtres humains partagent quelque chose d’un peu mystique et magique qui leur est supérieur et les englobe.

Il faudrait parler de la déconcertante forme du Japon, tout allongé et montagneux, subtil et divisé, qui préfigure autant de petits pays coincés entre une vallée et un fleuve. Il y a, ici, une perception commune et contagieuse de la géographie qui laisse à penser que l’archipel est un monde en soi, une petite planète. Un pays logique, rationnel, orienté nord-sud et déchiffrable facilement. Le Japon sonne comme une blague, un conte de fée : il était une fois quatre îles, perdues au large d’un vaste continent. Ce conte embrume les esprits et nous fait imaginer le pays comme un monde fini, hermétique et complet, un puzzle parfait où chaque préfecture s’emboite dans la suivante.

Cette finitude géographique, ce sentiment de vivre dans une forme imaginable et gentille, rassure et apaise. A chaque pièce du puzzle son identité régionale bien circonscrite. « Oh, vous êtes allé à Okayama ? C’est la région de Momotarô, l’enfant né dans une pêche ! Et à Shiga ? C’est un pays de ninjas, là-bas ! ». Chaque petite localité, chaque village, se doit ainsi de posséder une mascotte, un plat fétiche, une vieille légende, qui dessinent sa carte d’identité aux yeux de l’archipel.

Vu du ciel, tout cela forme une collection de particularismes partageant un esprit commun, magnifié et supposément unique. Bien sûr, la réalité est tout autre, le pays est parcouru de divisions sociales et de frontières ethniques nombreuses. Mais ce rêve intériorisé d’un archipel cohérent subsiste. Le Japon signifie quelque chose, ce n’est pas un mot vain.

La silhouette de l’archipel, imprimée sur quantité de publicités et de documents officiels, perpétue ce sentiment. Pour tenter une comparaison, le Japon est un bel agencement, comme on le dirait d’un appartement bien conçu, sans couloir inutile, avec vue sur la cour mais éclairé plein sud. Au Japon, pas de perte de place, tout est ordonné le long de la mégalopole centrale. Les plaines urbanisées d’un côté, les montagnes sauvages de l’autre. Pas d’entre-deux inutile.

Dans ce pays si bien organisé, Hokkaido fait figure de pièce rapportée. L’île carrée est imposante par sa taille mais reste très mal connue des gens du sud (combien de fois ai-je entendu, à Tokyo ou Osaka : « Hokkaido ? C’est sûrement très beau mais je n’y suis jamais allé. »). L’évocation de cet autre pays, intérieur, provoque les haussements d’épaules. Son Histoire récente est même perçue comme un immense gâchis pour certains. Monsieur Kitagawa, responsable au consulat de France à Kyoto : « La colonisation des îles du nord n’est rien d’autre qu’une querelle d’ego entre Tokyo et Moscou. Les dirigeants de l’époque Meiji portent là une lourde responsabilité. Cette île était un paradis – et nous l’avons détruit. »

Du fait du vieillissement de sa population, Hokkaido se dépeuple. Mais, chaque année, Sapporo continue de grossir. L’île du nord tend à suivre le modèle du sud, celui d’une division marquée entre villes et campagnes. Elle reste une terre d’immigration pour quelques jeunes tokyoïtes aspirant à élever leurs enfants dans un cadre plus naturel. Elle impose sa propre silhouette – carrée – dans l’imaginaire collectif. La forme de Hokkaido est devenue une marque, un blason. Ce logo immédiatement reconnaissable figure sur tous les produits exportés vers le reste du pays : boites de beurre, packs de lait, bouteilles de whisky – jusqu’à chaque canette de bière Sapporo. Le début de la reconnaissance ?

***

Dans les rues détrempées de Sapporo, les vélos commencent à rouiller. Il pleut depuis trois jours et c’est parti pour durer. Les averses noient chaque jour un peu plus la ville, à peine sortie de l’été. Le concierge de mon dortoir est partagé entre désespoir et admiration : «Ça fait quinze ans que je vis ici, je n’avais jamais vu ça… Normalement, il pleut un peu à la fin août – mais, à ce point, c’est inédit. » C’est un triple typhon qui s’abat en ce moment sur l’archipel. Comme un grand bain pour l’île, pas vraiment habituée à ce genre d’ablutions. La pluie récure chaque rocher, brosse la cime des arbres, étale la terre dans les vallées. Les dieux aïnous, fantômes et autres esprits résiduels, cachés dans leurs grottes, attendent la fin du grand nettoyage.

15 septembre 2015 – 22 août 2016

Paris, Sapporo

#17 Natsu Yasumi

L’été, le vent retombe, l’air se fait plus sec. Les odeurs ressortent dans les rues. Odeurs de viande grillée dans les zones commerçantes. Odeurs d’herbe fraîchement coupée et d’arbustes en fleurs à l’approche des parcs. Odeur dépaysante des viennoiseries sortant du four de la boulangerie « Boston Bake », sur la dix-huitième rue. Odeur de béton refroidi, très tôt le matin.

***

Un dimanche à Sapporo

Bâches en plastique sous le bras et sacs de provisions à la main, les étudiants convergent vers l’entrée de l’université. Depuis une semaine, la pelouse y est transformée en un grand « beer garden » où, par petits groupes, ils vident méthodiquement un pack de « Sapporo » en mangeant des brochettes. A dix-huit heures le soleil n’est pas encore couché, mais la chaleur humide de la journée commence à retomber. Dans un hall en béton attenant, de vieilles dames tiennent un bar. Les corbeaux se planquent entre deux buissons et chipent de temps à autre une sacoche oubliée.

Le premier week-end d’août marque l’apogée d’un relatif relâchement estival pour les Sapporéens. Le début des vacances d’été approche pour les enfants du quartier que je croise depuis un an. Derrière le grillage de l’école voisine se tient une grande kermesse – avec guirlandes, boulettes de riz et enfilade de parents ravis. Même les salarymans pressés ont abandonné leurs épais costumes pour des chemises plus légères : un ordre du gouvernement qui, souhaitant faire des économies d’air conditionné, lance chaque année une grande campagne en faveur des vêtements courts dans les bureaux.

Pour fuir les fortes températures, le peuple de Sapporo se donne rendez-vous au parc central où viennent d’être dressés de grands chapiteaux. A l’intérieur sont alignées de longues tables et plusieurs stands de nourritures – le tout aux frais des grandes marques d’alcool qui affichent fièrement leurs logos aux quatre coins du jardin. Une semaine durant, les habitants de l’agglomération viennent se saouler en fin d’après-midi. La bière s’achète ici par petits tonneaux de trois litres et s’accompagne généralement de morceaux de poulpe froids, dans la plus pure tradition japonaise. Parmi la foule des buveurs, aujourd’hui : un gang de supporters presque aphones d’avoir trop crié, deux mamies attablées derrière leurs pintes, des trentenaires en tenue de travail occupés à recompter leurs tickets restaurants.

Si, de là, on remonte une des avenues vers le secteur Nord, on tombe inévitablement sur le grand magasin « Yodobashi Camera », spécialiste du matériel informatique et des appareils ménagers en tous genres. Sur la petite place attenante, une troupe de sexagénaires manifestent en plein soleil contre la politique énergétique du gouvernement. Suite à la catastrophe de Fukushima, l’État avait suspendu en urgence l’activité de l’unique centrale nucléaire de Hokkaido. Après plusieurs années d’utilisation massive de charbon, il est maintenant question de redémarrer les réacteurs – ce qui provoque de faibles mouvements contestataires.

Début août est ici le moment des récoltes des fruits arrivés à maturité après des mois d’exposition à un soleil timide et irrégulier. Pêches, figues et raisins sont arrivés sur les étals et font la fortune des commerçants – malgré leur prix astronomique. Il faut dire qu’au Japon, un bon fruit est un produit de luxe, un cadeau de choix. Rangés dans de petits écrins, chouchoutés par les producteurs, ils deviennent le produit vedette des bonnes tables, le temps d’une saison. Symbole ultime de cette frénésie : le melon de Yubari, une localité de l’ouest de Sapporo s’arrache chaque année lors de grandes enchères. D’une forme parfaite et d’un goût supposément inégalé, il est l’objet d’une véritable fièvre spéculative. L’an dernier, deux « Yubari King Melon » ont été acquis, en salle des ventes, pour la somme astronomique de 2,5 millions de yens (22 000 euros).

Retour au village

Une bonne pastèque en famille fait évidemment partie des incontournables de l’été japonais, au même titre qu’un verre de ramune (un soda traditionnel vendu dans de petites bouteilles de verre bleu) ou une grande assiette de nouilles froides. Ajoutez à cela le chant incessant des cigales et une balade à vélo et vous obtenez une vision idéale des « natsu yasumi » (夏休み) : les vacances d’été. Mais tout le monde n’a pas la chance de pouvoir prendre une semaine de congé. Nombreux sont les employés qui passeront leur été à trimer en rêvant d’une pause à la campagne. Heureusement, une fête populaire – le jour des morts – tombe à point en plein milieu de l’été.

Quand vous mourez au Japon, vous ne quittez pas cette terre immédiatement. Ce serait trop facile. Non, votre âme dispose d’un délai de quarante-neuf jours pour hanter le monde des vivants. Un mois et demi pendant lequel vous êtes libre de rendre visite à de vieux amis, faire un sale coup à votre ancien patron ou, tout simplement, voir du pays. Une fois ce temps écoulé, vous prenez le chemin de l’au-delà – ou des Enfers bouddhistes, en cas de faute grave, où vous serez méthodiquement torturé par des démons professionnels. Ensuite, pas de retour en arrière possible sous cette forme spectrale. Mais, une fois par an, un jour vous est dédié afin de garder de bonnes relations avec votre famille : la fête d’O-Bon (お盆). Ce jour-là, les Japonais nettoient la maison à fond (il faut chasser toutes les impuretés et autres fantômes accumulés cette année) et font une visite au cimetière. La journée se termine par un bon repas durant lequel on peut parler des défunts. Les puristes feront un tour au temple, les autres se contenteront d’un bâton d’encens sur l’autel des ancêtres.

Conséquence d’un exode rural grandissant, les Japonais et leurs aïeux n’habitent plus toujours au même endroit. O-Bon est donc également l’occasion pour nombre d’habitants des villes d’aller passer quelques jours dans leur village natal. La population de certaines îles isolées peut ainsi doubler le temps d’un week-end. De grandes soirées festives sont parfois organisées durant lesquelles on ressort son plus beau yukata pour se livrer à une « Bon Odori » (盆踊り) – comprendre, une « danse de O-Bon ». Sur l’île carrée, on observe à cette période une double migration : les Hokkaido-jins ayant immigré à Tokyo reviennent au pays tandis que les jeunes Sapporéens retournent dans les recoins moins peuplés de la préfecture. C’est une grande transhumance qui permet aux citadins de montrer qu’ils n’ont pas oublié leur famille : ni les vivants, ni les morts.

Susukino matsuri

A Sapporo, le mois précédent O-Bon est prétexte à l’organisation de nombreux événements festifs. Il fait chaud, la saison n’est pas encore aux typhons et les enfants sont en vacances. On peut donc sortir un peu plus tard le soir. Ça tombe bien : ce soir, le grand « Susukino matsuri » bat son plein dans les quartiers Sud de la ville.

A l’intérieur du « passage du blaireau », quatre danseuses se lancent dans un numéro de danse du ventre, sous les hourras du public venu nombreux. Atmosphère moite et percutante de soirée estivale. Pieds nus à même le béton et avec pour seul décor le mur de tôle ondulée, le quatuor se trémousse. Longues jupes en faux velours, énormes soutien-gorge couverts de strass. Pour un peu, on se croirait à Marrakech. La sono dégueulasse grésille à côté d’un joueur de tam-tam impassible. Il s’agit là d’un club de danse amateur qui ne se produit que très rarement dans les bars du coin. Le professeur mène la danse, au premier rang (la cinquantaine, paupières pailletées) en lançant les différents mouvements de la chorégraphie – bientôt repris par la brochette de ventres mous qui ondulent de concert.

Dans la foule, les hommes en chemises côtoient un groupe de lycéennes médusées. Quantité de canettes de bière passent de main en main. A la fin du show, un passant en tenue de moine saute sur scène et se met à danser – rapidement rejoint par une partie du public, aviné et hilare. Tout autour, les patrons de bar entament leur nuit. Plus loin, sur le boulevard, le « Stanley Market » ouvre ses portes. C’est un petit immeuble, divisé en une multitude de micro-restaurants foutraques. Un comptoir en escargot, tordu sur lui-même.

Sous une charpente en bois, quelques alcôves. Les photos pixélisées d’enfants rigolards jouxtent des affiches de groupes improbables. Sur le bord des tables collantes, une série d’antiques objets crasseux (un téléphone à cadrant, une pile de vieux dossiers, un fax) distillent un charme étrange. L’adresse idéale pour un curry épicé à vous décaper l’œsophage ou une soupe thaï brûlante. A travers la vitre coulissante, les phares des voitures créent un halo informe. Un feu d’artifice est prévu pour ce soir.

#16 La colonie perdue

Les premières impressions sont souvent trompeuses, mais ce n’est pas le cas de celles qui me frappèrent en arrivant à Yezo : les odeurs de poissons et d’algues, l’habitude qu’ont les indigènes de recouvrir leurs toits avec les pierres dont on se sert normalement pour paver les routes, le bois et le papier comme matériaux universels de toute construction (d’une maison à un cure-dent en passant par un mouchoir de poche), l’abondance de chiens et d’officiels armés.

Tomas Blakiston, Japan in Yezo, 1883

Arrivé au Japon en 1862, l’explorateur et naturaliste britannique Thomas Blakiston fut le témoin privilégié de l’aménagement colonial de Hokkaido à la fin du XIXème siècle. Déposé au port de Nagasaki, il remonte l’archipel en quelques mois et arrive à Hakodate sur une jonque de marchand. Commence pour lui un long voyage improvisé sur l’île du nord alors en pleine révolution économique et sociale.

Guidé quelques temps par un déserteur français, hébergé par un paysan sourd-muet, il fera plusieurs séjours à Hokkaido. C’est un scientifique passionné qui répertorie des centaines d’espèces, pour certaines inédites aux yeux d’un Européen, et publie le récit de ses aventures dans la revue anglophone de Yokohama « Japan Gazette ». Dépassant largement le cadre de ses recherches, il y décrit sa découverte d’un pays en construction.

Thomas Blakiston est aujourd’hui célèbre pour avoir le premier établi que le détroit de Tsugaru – entre Honshu et Hokkaido – forme une frontière zoogégraphique, nombre d’espèces vivant au nord du détroit étant inconnues au sud et vice-versa. Cette frontière est aujourd’hui appelée « ligne de Blakiston ».

***

Theo, étudiant en master à Hokkaido University

« Je suis né dans l’Oregon, la côte Ouest des États-Unis, un très joli coin.

Après le lycée, j’ai commencé à étudier la faune terrestre et marine à l’université. Les différentes populations, pas mal de statistiques. Un mélange de bio et de maths.

Quand j’ai pris une place au dortoir de la fac, j’ai demandé à être avec les étudiants internationaux. Je me suis fait plein de potes chinois et russes, c’était génial. Du coup je me suis spécialisé dans les politiques de conservation internationales : comment les États du Pacifiques se partagent leurs ressources maritimes, la mer de Béring entre l’Alaska et la Russie…

Un an avant le diplôme, je reçois un mail d’Hokudai : « On aime bien ce que vous faites, nos masters pourraient vous intéresser. » J’ai demandé à ma fiancée. Elle a dit non. J’ai accepté quand même, juste pour voir. Sur le moment elle l’a mal pris mais maintenant ça va mieux. On se marie bientôt. »

Il est cinq heures du matin, je retrouve Theo devant le bâtiment des sciences agricoles. Un 4×4 blanc vient de s’arrêter en douceur. Dans la voiture, Monsieur Hasegawa, professeur de biologie et spécialiste de l’île. Théo et Hasegawa-san partent ensemble une fois par mois effectuer des relevés le long de la rivière Ishikari, la plus longue d’Hokkaido.

Alors que la voiture file à travers les avenues désertes, le duo entreprend un brin d’explication : tout court d’eau contient de l’ADN. Celui des algues qui vivent au fond, celui apporté par d’éventuelles ordures et celui des poissons. Ici, on s’intéresse aux poissons.

En comparant les différentes quantités d’ADN de poisson le long de l’Ishikari, on peut en déduire leurs mouvements et donc mieux comprendre cet écosystème. Idéalement, il faudrait arriver à établir une corrélation avec la disparition d’une colonie de « kawau« , une espèce de cormoran mangeur de poisson. On trouve des kawau dans la région d’Hakodate et dans le Nord mais, bizarrement, ils ont déserté le centre de l’île.

Un des bras de l’Ishikari, la Toyohira, traverse Sapporo avant de se jeter dans la mer du Japon, Mais c’est une section canalisée, urbaine et, forcément, un peu bétonnée. Pour trouver une rivière plus sauvage, il faut remonter son cours vers le nord-est et traverser plusieurs zones agricoles. Monsieur Hasegawa poursuit le jeu des présentations : originaire de Kobe, il est parti en Angleterre l’année de ses 22 ans pour un échange universitaire. C’était il y a vingt ans. Depuis il collabore avec des ONG, organise des balades pour les enfants du coin et continue ses recherches à Hokudai. Il a deux enfants et un chien – à qui il ne parle qu’avec l’accent du Kansai.

La voiture trace à travers une large plaine, plantée de rizières pimpantes irriguées par la rivière. Dans le lointain, le bleu opaque des monts Ashibetsu et Yûbari. Un silo à grain tubulaire. La voiture dépasse une ferme et s’engage sur un des grands ponts suspendus qui enjambent l’Ishikari. Monsieur Hasegawa tire le frein à main et récupère quelques objets dans le coffre : une dizaine de bouteilles, un thermomètre et une longue corde reliée à un seau en toile plastifiée.

La corde enroulée sous le bras, Theo lance le seau par-dessus le parapet. Il chute trente mètres plus bas au milieu des remous et se remplit d’un peu d’eau. Monsieur Hasegawa tire la corde et remonte la pêche qui finira dans une des bouteilles, étiquetée. C’est un premier relevé. Retour à la voiture, descente au pont suivant. On recommence un peu plus bas sur la rivière. Une heure plus tard, le coffre est plein d’échantillons jaunâtres. En bonus : un peu de sable, quelques algues et même un petit insecte kidnappé par mégarde.

Theo insiste pour aller jeter un œil à un étang voisin où les oiseaux kawau ont été aperçus dans la région pour la dernière fois. Monsieur Hasegawa gare la voiture le long d’un chemin en terre et s’enfonce dans un champ en friche, désormais recouvert de hautes herbes plus hautes que lui. Après quelques minutes perdus dans cette jungle, nous arrivons devant le plan d’eau. Des roseaux, un héron qui tourne dans le ciel mais pas de kawau, la colonie a définitivement disparu. « Encore un coup des ratons-laveurs », croit savoir Hasegawa-san.

Sur la route du retour, complément d’explications.

« La génétique c’est comme un puzzle où chaque pièce aurait non seulement un motif différent mais une forme différente. Et la plupart du temps, il manque la moitié des pièces… Pour cette étude, j’essaye de comprendre la relation qu’entretiennent les oiseaux et les poissons, ici, à Hokkaido. On appelle ça de la génétique environnementale. Ce que je vais faire c’est filtrer l’eau qu’on a récupérée et en retirer de l’ADN. Ensuite, on séquence l’ADN et on voit à qui il appartient.

C’est un bon moyen de détecter des espèces invasives parce que tout ce qui circule dans la rivière y laisse forcément un peu d’ADN. La génétique est l’un des domaines qui avancent le plus vite. L’étude que je réalise aujourd’hui m’aurait coûté des milliers de dollars il y a trente ans – maintenant je peux le faire pour le prix d’un déjeuner.

Si la technologie continue d’évoluer aussi rapidement, on pourra bientôt lancer quelques sondes dans un océan et savoir exactement quelles espèces circulent dans la région. Ça va révolutionner les pratiques de pêche et de conservation de la vie marine. »

On rentre sur le campus de l’université, Theo installe les échantillons dans son laboratoire. Près de huit heures seront nécessaires à une grosse machine pour séparer l’ADN de l’eau. Ensuite, direction la centrifugeuse puis le réfrigérateur. L’étudiant a encore quelques jours de travail avant de connaître les résultats. « J’en aurais bientôt assez pour publier un article dans une revue scientifique. » En attendant, il lance une vieille ballade Folk sur son PC et s’affale sur une chaise de bureau. Nous sommes au début du mois de juillet, il fait beau.

_

Thomas Blakiston est mort en 1891 après une vie de voyages.

Son livre est consultable en ligne à cette adresse : https://archive.org/stream/cu31924064362084#page/n35/mode/2up

#15 La saison des spectacles

It’s been ten long years since I left my home
In the hollow where I was born
I fell in love with a girl from the town
I thought that she would be true
I ran away to Charlottesville
And worked in a sawmill or two

Une guitare sèche, un banjo, une contrebasse, deux violons. Voilà le club de musique « bluegrass » de l’université qui joue en public depuis ce matin. Ils seront encore là ce soir au coucher du soleil sans avoir eu le temps d’épuiser leur extraordinaire répertoire emprunté aux fermiers du MidWest. Nous sommes au premier jour du « Hokudai-sai », le grand festival annuel de l’école. Installé sous une petite tente de toile à l’ombre d’un orme, le country music band accueille les visiteurs à l’entrée du campus.

Devant l’orchestre, quelques chaises en métal et une bâche tendue sous laquelle s’installent les curieux alors qu’un inquiétant nuage grisâtre approche. Deux femmes aux cheveux courts finissent studieusement une assiette de curry, une petite fille court dans l’herbe, couverte d’un imperméable informe motif « fraises des bois », un homme en costume mitraille la foule avec son minuscule appareil photo.

Chemise grunge et cheveux longs ondulés, le banjo entame les premières notes de « West Virginia », bientôt rejoint par le reste du groupe dans un festival de cordes pincées et d’accords sautillants. Manquent un champs de coton, un verre de bourbon et les odeurs d’un plat cajun mais l’essentiel est là. Nous ne sommes pas en Louisiane mais à Sapporo. C’est le début du mois de juin – et il pleut.

Renonçant à toute imitation d’un accent américain authentique, la chanteuse déclame les paroles dans une sorte de dialecte hybride aux airs de parler cow-boy sauce miso. Sous son parapluie, un homme en blouson de cuir suce un os de poulet. La petite fille à l’imperméable vient de revenir, une pomme d’amour à la main. Le long de l’allée principale de l’université sont alignés une centaine de stands tenus par les étudiants : barbe à papa, poulpe frit, soupe polonaise, kebab égyptien.

Dans quelques heures, les internes de Hokudai – vêtus d’un simple slip de sumo – clôtureront la journée par une danse chamanique. Les collégiennes endimanchées ne seront pas venues pour rien.

Une soirée au « Gershwin »

Au-delà du parc central, à l’entrée du secteur sud, s’étend le quartier des plaisirs nocturnes : Susukino. Réputé louche et vaguement chaud, il incarne le « Sapporo by night ». On y retrouve de nombreux karaoke, plusieurs centaines de bars et, à en croire les rumeurs, quelques maisons closes. Ce soir, quelques loubards – survêtement et lunettes de soleil – traînent sur le boulevard. Une file d’attente d’une quinzaine de mètres se forme devant une boite de nuit. Quant à moi, j’ai rendez-vous au « Gershwin », un microscopique club de jazz souterrain.

Un petit bar, cinq ou six clients et une ambiance occidentalisante. Sous les plafonds bas, une reproduction de Klimt, une autre de Toulouse-Lautrec. Sur le mur du fond, une photo intitulée « Gardens of London ». En face : « Jardins de Paris ».

C’est un lieu pour habitués où une même chanteuse, d’une cinquantaine d’années, se produit régulièrement. Elle porte, ce soir, une longue robe à paillettes et un châle brodé. Postée derrière son micro, elle entame « Blue Moon » en faisant doucement danser ses cheveux ondulés. Dans un coin de la pièce, son pianiste – grosses lunettes et bouc grisonnant – pose quelques accords chaloupés.

Deux ou trois clients réguliers leur tournent le dos, coincés sur leur portable ou dans un livre. Un homme à grandes oreilles allume une cigarette dont la fumée se répand par nappes lentes dans toute la pièce. Entre deux chaises inoccupées, le patron débouche une bouteille de rouge. Après quelques secondes de silence, le groupe passe à la chanson suivante.

La chanteuse s’appelle Miyata Ayako. Après son show, elle discute avec le public : « J’adore chanter et divertir les clients : une longue tradition au Japon. Je suis mariée à mon pianiste et nous jouons ici cinq fois par semaine, parfois devant les mêmes personnes… Ce bar existe depuis quarante ans maintenant. C’est assez vieux, non ?

J’aime beaucoup la décoration de cet endroit, ce côté très européen. Je m’intéresse énormément à la culture française… Ma fille est d’ailleurs devenue professeur de piano en France, je crois qu’elle s’y plait. Tu connais la peinture de Maurice Utrillo ? Et Claude Lelouch ? Et Michel Legrand ? »

Drame à la capitale

Le mois dernier, j’étais à Tokyo. Face au palais impérial, le théâtre national accueille des représentions quotidiennes de kabuki. Ce soir : « Shin Sarayashiki Tsuki no Amagasa », une tragi-comédie en deux actes.

Le noir se fait dans la salle, il ne reste bientôt en lumière que l’immense rideau brodé qui couvre le devant de scène. Au dernier rang, une mamie tokyoïte vient de sortir une paire de jumelles de son sac à main. Un battement lourd et régulier se met en marche. C’est l’orchestre – dissimulé derrière un paravent – qui entame sa partition. Trois tambours, une flûte et un genre de banjo se lancent dans une série de boucles mélodiques, discrètes mais entêtantes.

Alors, lentement, le rideau se lève et apparaît l’intérieur d’une demeure modeste : une série de tatamis, un mur en papier et une petite table basse. Il y a là Sogoro – marchand de poisson – sa femme, son père et son jeune employé. Voilà le drame, tel que résumé en ce début de premier acte : la fille de Sogoro, servante au palais du seigneur local, vient d’être jugée coupable d’un crime qu’elle n’a pas commis avant d’être lynchée.

Lorsque la nouvelle arrive dans la maison, tout le monde éclate en sanglots au son de l’orchestre qui joue de plus en plus fort. On est en plein tragique. La maîtresse de maison (jouée par un homme, règlement du kabuki oblige) reste digne dans la douleur alors que Sogoro crie son désespoir. Malgré la panique générale toute la famille reste assise, disposée en éventail sur le tatami – ils ne bougeront pas pendant les quarante minutes que dure le premier acte. C’est alors qu’un enfant vient livrer une bouteille de saké commandée par le marchand un peu plus tôt.

Pour fuir le malheur, Sogoro commence à se soûler. Par petits verres, d’abord. Puis au goulot lorsque sa femme a le dos tourné. Tout doucement, on glisse vers la comédie. Sogoro se casse la gueule, répond à côté quand on lui pose une question… L’orchestre, farceur, couvre maintenant les voix des acteurs d’une mélodie enjouée figurant l’alcool qui monte à la tête. Bourré comme un coing, le yukata défait, Sogoro s’en va au palais. Armé de sa bouteille de saké il se bat avec trois gardes dans un beau moment de karaté approximatif. L’œil circonspect, un officiel se pointe pour demander de quoi il en retourne. Par une tirade, le marchand éméché lui livre sa colère avant de s’effondrer de sommeil.

A son réveil, le seigneur en personne vient présenter ses plus plates excuses à Sogoro, lui assurant que les coupables seront punis. Satisfait, le marchand rentre chez lui soigner sa gueule de bois. Voilà pour l’histoire.

Que dire de plus ? D’abord que cette pièce, écrite en 1883 dans le but de révéler « les émotions authentiques d’un homme du peuple » a choisi de situer son action quelques décennies plus tôt afin de ne pas offenser le système impérial, le rôle du puissant étant ici confié à un obscur seigneur. Ensuite que les acteurs présents sur scène sont tous membres de la même famille – les Nakamura – et sont les héritiers d’une longue dynastie de comédiens. L’interprète de Sogoro, Nakamura Hashinosuke, est ainsi le descendant d’une longue lignée de Nakamura Hashinosuke remontant à 1817.

Lorsqu’il se produit pour la première fois, un acteur se doit de reprendre le prénom d’un de ses ancêtres pour perpétuer la tradition familiale. Ainsi s’opère une rotation systématique des générations qui permet de couvrir tous les personnages, selon l’âge des acteurs. Le jeune Nakamura Muneo (qui joue l’employé) reprendra donc sans doute le rôle de Sogoro dans quelques années. Le rideau tombe sans salut après vingt secondes d’applaudissements, les mamies affamées vont aller manger un bol de soupe à la cantine du théâtre tandis que la foule des spectateurs coule doucement vers la station de métro la plus proche.

Hé, ho, Hokkaido !

Le samedi c’est jour de match pour tous les fans de baseball de la région de Sapporo. En Japonais, ce sport né du contact avec les américains s’appelle le « yakyû » (野球). Aujourd’hui, c’est l’équipe régionale des Hokkaido Nippon Ham Fighters qui affronte les Chiba Lotte Marines, venus de l’est de Tokyo.

Le stade de la ville, un grand dôme recouvert d’un bardage réfléchissant, a quelque chose d’un vaisseau-mère alien perdu en banlieue de Sapporo. A l’intérieur nous attend une ambiance bonne enfant digne d’une kermesse scolaire : principalement des familles, des groupes de copines, une profusion de vieux messieurs arborant l’écharpe du club. La totalité du public a revêtu le maillot bleu et blanc des Fighters. Les fans de Chiba, en noir, occupent un carré spécial dans l’angle du stade.

Un brass band de lycéens lance la mélodie d’un premier chant de supporters dont chacun connait les paroles. Un écran géant diffuse en direct les réactions du public (Oh, regarde ! C’est nous ! Fais coucou à la caméra !). Une dame devant moi frappe frénétiquement ses claves en plastique. En attendant que les derniers spectateurs s’installent, le DJ lance « Tout tout pour ma chérie », suivi de « Born in the USA ». Sous le bulbe du stade, la frénésie du public prend de l’ampleur alors que, sur le gazon, les joueurs se lancent quelques balles.

Soudain la musique s’interrompt et, comme avant chaque match, l’hymne national résonne dans le stade. Tout le monde se lève durant les deux minutes que dure « Kimi Ga Yo », certains plus concernés que d’autres. Après ce petit moment de communion nationale, Bruce Springsteen reprend. Une employée à casquette court entre les gradins. Attaché dans son dos, un fût de bière est relié à une pompe avec laquelle elle remplit les verres tendus à bout de bras.

Mes voisins entament ce qui semble être l’hymne des supporters locaux (Hé, ho, Hokkaido ! Ho, ho, ho, ho, Hokkaido !) pour accompagner le coup d’envoi du match. Le batteur sapporéen renvoie la balle en cloche au-dessus du terrain. Les joueurs adverses gaspillent de longues secondes à la récupérer : un point pour les nordiques. Dans le public, chaque changement de batteur est salué par de vives acclamations. A la vingt-deuxième minute, une femme est atteinte par une balle inattendue. Deux soigneurs trottinent jusqu’à elle pour s’assurer que tout va bien tandis qu’une voix monocorde rappelle les règles de sécurité. Parmi les sponsors du jour, que des grands classiques locaux : la bière Sapporo, bien sûr, mais aussi le whisky Nikka, le lait Yotsuba et le quotidien d’information Hokkaido Shinbun.

Au bout d’une heure de jeu, Sapporo mène largement au score. Malgré ce faux suspens, les batteurs-stars s’emploient à prendre des airs pénétrés retransmis en direct sur les écrans géants. Dans les gradins, la pression redescend. Quelques minutes avant la fin, les Fighters réalisent un beau ‘home run’ qui met le public en joie. Mon voisin de droite vient de sortir de son sac un saucisson sous plastique et un thermos rempli de bière. Le coup de sifflet final marque la défaite de Chiba : l’honneur de l’île carrée est sauf.

#14 Voyage vers le sud

Sapporo-Hakodate, par le rail

« L’express JR en direction de Hakodate s’apprête à entrer en gare, voie 1.

Éloignez vous de la bordure du quai. »

Le train quitte les buildings serrés de Sapporo et s’enfonce peu à peu dans la forêt tranquille de Chitose, une grande plaine d’arbres feuillus au sud de la capitale. La ligne bifurque alors entre l’ouest et le sud.

A l’ouest c’est la péninsule de Shakotan, faite de falaises escarpées qui tombent en dentelles dans la mer comme des cheveux durcis. Le long de la ligne on trouve le vieux port d’Otaru, qui fut une place marchande de premier rang au temps de la colonisation. Il n’y reste plus aujourd’hui qu’une série d’entrepôts en pierre reconvertis en restaurants. Et puis, au fond de la longue rue principale, une petite maison qui propose une exposition d’automates.

Ensuite, la bourgade de Yoichi. C’est ici que dans les années 1930, Masataka Taketsuru, un industriel formé en Écosse, fonda l’une des premières distilleries à whisky de l’archipel – et du même coup assit la réputation mondiale d’Hokkaido sur le marché des alcools maltés. Plus loin, un village de pêcheurs abandonné depuis des années. Même pas une mouette.

Enfin le cap Kamui, qui vient achever la péninsule : un chemin de randonnée et les collines herbeuses qui ondulent face à la mer du Japon.

Dans sa portion sud, le chemin de fer s’approche des lacs Shikotsu et Koya avant de faire le tour de la grande baie, dite « Uchiura », cerclée de montagnes. Ciel bleu, soleil printanier. La ligne court à travers les bois qui prennent par endroits des allures de campagne anglaise. Une nature proprette, comme taillée au ciseau et entretenue patiemment par un jardinier géant. Un pays de conifères sombres, alignés face à la plage. Quelques maisons, une ferme colorée et l’autoroute qui coupe la région de part en part.

Le wagon se vide de son équipe de touristes chinois à l’arrivé en gare de Noboribetsu, capitale thermale du sud. Le train est maintenant parallèle à la côte, épousant le doux arrondi de la baie. Une grande femme en kimono s’est endormie. D’autres lacs, d’un bleu joyeux, qui marquent l’entrée du Dônan (道南), la partie la plus méridionale de l’île. C’est à ce moment que la ligne s’enfonce à nouveau dans les terres pour traverser dans la longueur la péninsule d’Ôshima.

Les villages deviennent banlieues éparses, les jardins succèdent aux rizières. Ici s’arrêtent désormais les trains Shinkansen en provenance d’Honshu qui, via un tunnel sous-marin, assurent la liaison quotidienne avec Tokyo. Le long d’une route en pente douce, l’agglomération se densifie à mesure que l’on se rapproche du terminus. Une serre en plastique, cinq minutes de zone résidentielle et nous y voilà : « gare JR d’Hakodate, veuillez descendre du train ».

Le champignon

Au sud d’Hokkaido, il y a la péninsule d’Ôshima. Au sud de cette péninsule : la presqu’île d’Hakodate sur laquelle s’étend la ville. Au sud de la presqu’île, il n’y a rien. Enfin, si : une montagne, accidentée et inconstructible qui marque donc la dernière masse de terre à Hokkaido. Derrière elle c’est la mer, puis Honshu et les côtes du Tohoku – autant dire un autre monde. A cheval sur ce bout de terre en forme de champignon, Hakodate domine à la fois le détroit de Tsugaru, la mer du Japon et l’Océan Pacifique.

Contrôlé dès le XVème siècle par le clan Matsumae, le port et sa région ont longtemps fait figure d’enclave civilisée sur l’île du Nord. Au-delà d’Hakodate s’étendaient les mystérieuses terres Aïnoues, où ne s’aventuraient que marchands et explorateurs. Au XVIIIème siècle, le shogunat d’Edo, voyant les bateaux russes s’approcher près des Kouriles, pressera les Matsumae d’accélérer leurs conquêtes des territoires barbares. L’hypothèse est débattue mais on peut considérer cette décision comme le coup d’envoi de l’expansionnisme colonial japonais. Une politique impérialiste qui ne s’achèvera qu’à la chute du régime militaire en 1945. Tout à donc commencé à Hakodate.

La ville conserve encore aujourd’hui un charme très européen, hérité de son passé marchand. Dans les années 1850, le port est ouvert aux navires américains et russes, ces derniers étant responsables de la naissance d’une communauté orthodoxe, toujours active. Dans la vieille-ville, les hautes bâtisses de pierre se serrent le long de larges avenues, adossées à la colline. Depuis les hauteurs, le regard porte loin sur la baie et les entrepôts de brique reconvertis en grands magasins.

Allongée sur son rocher, face à l’océan, la ville accueille de nombreux touristes venus passer une journée dans le sud. Au menu : une part de cake derrière les fenêtres de l’ancien consulat britannique – reconverti en salon de thé, la visite express des trois églises du centre et un voyage en funiculaire jusqu’en haut du Hakodate-yama. Au sommet, la vue sur le champignon est imbattable. Après s’être rempli les poumons de cet atmosphère si particulière, ils cheminent vers la gare. Le train pour Sapporo part dans vingt minutes.

La terre des pionniers ?

Au bout de la ligne de métro Nord-Sud : le parc de Nopporo, vaste forêt en bordure de la ville. Au centre du bois, le Hokkaido Museum, centre d’exposition de référence en ce qui concerne l’Histoire de l’île. J’y passe une matinée en préparation d’un devoir d’historiographie.

La visite commence par une immense photo satellite de l’Asie du Nord-Est. On y voit l’Extrême-Orient russe, le port de Vladivostok, puis Harbin, Shenyang, la Mandchourie, la péninsule coréenne et, enfin, Hokkaido. Une géographie inversée, retournée, centrée sur l’île carrée, qui donne à voir les mers du Japon et d’Okhotsk comme autant de « Méditerranées asiatiques » propres à gommer les frontières. Tout un programme.

On entre ensuite dans une longue galerie dédiée à la préhistoire de l’île. Des ossements de mammouths, plusieurs figurines de terre cuite, une esquisse d’une jeune japonaise, tout sourire, vêtue de peaux de bêtes. Au fil des panneaux explicatifs se dévoile la vie des premiers peuples Aïnous et de leurs échanges avec les « Wajin » – les japonais venus du sud.

« Par ce commerce prospère, chacun à apporté à l’autre les biens qui lui manquait », stipule un encart. Avant d’ajouter : « les colons Wajin commencèrent à interférer avec le mode de vie Aïnou. » Salle après salle, voilà que se déroule la chronologie d’une colonisation lente, par étapes. D’abord entrepris localement, la spoliation des terres et le développement industriel de l’île atteignent leur apogée à la fin du XIXème siècle.

« Confrontés à de nombreux défis, les Aïnous ont persévéré, préservant jusqu’à aujourd’hui leur patrimoine culturel. » Nous est présenté le roman d’une famille aïnoue, de 1847 à 2004, à travers les grands évènements de l’Histoire japonaise. Changement de langue, de travail, de lieu de vie.

Cette période fait encore débat à Hokkaido. J’interroge les habitués du club de parole, autour d’un café.

-Que pensez-vous de la période de la colonisation ?

Akira, 65 ans

La colonisation ? Je ne suis pas sûr qu’on puisse utiliser ce mot là. C’est la différence, en japonais, entre « shinryaku » (侵略), qui désigne une entreprise d’annexation violente, et « kaitaku » (開拓) qui évoque plutôt un défrichement par des pionniers. Les Aïnous vivaient ici quand nous sommes arrivés, mais ils étaient en fin de compte assez peu nombreux. Après la conquête, les populations se sont mélangées. Mais, c’est vrai, sur le plan économique, les Aïnous ont beaucoup perdu.

Nozomi, 22 ans

Ma ville a été fondée par des colons venus de Tottori, à Honshu. Donc nous sommes d’abord de Honshu, je me sens plus proche de cette Histoire là. Je n’ai pas d’opinion quant à la colonisation.

 

Chiro, 31 ans

Je ne ressens pas de connexion particulière avec les gens de cette époque. Après eux, Hokkaido a conservé son statut de « terre des pionniers ». Dès qu’une entreprise conçoit un nouveau produit, ils commencent par le distribuer ici. Oui, je crois qu’on peut dire ça : nous sommes une région-test. Quant aux Aïnous… c’est une autre culture, un autre pays.

#13 Pour ma maison

«Je crois que j’aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde. »

Ainsi commence « Kitchen », intrigant roman culinaire, écrit par une certaine Banana Yoshimoto, à la fin des années 90. A la mort de sa grand-mère, Mikage se retrouve seule dans un immense appartement. Pour lutter contre la solitude, elle se couche chaque nuit l’oreille collée à son réfrigérateur et s’endort, bercée par les ronrons rassurants de la machine.

Émaillé de nombreuses références gastronomiques, ce petit livre dresse par touches le portrait d’une cuisine japonaise familiale et roborative, bien loin du combo sushi-sashimi des restaurants chics. Il est ici question d’auberges, d’un restau de bord de mer et de délicieux repas préparés pour une famille recomposée.

Qu’en est-il, sur l’île du nord ? Comme partout sur l’archipel, les spécialités locales pullulent et se révèlent être l’un des piliers du tourisme intérieur vers Hokkaido. Il y a ici des choses qu’il faut manger sous peine de se voir affirmer qu’on n’a pas « vraiment vu » Sapporo. Car partir à la recherche de ces plats iconiques c’est aussi découvrir, parfois, des lieux méconnus.

Un katsu-kare, le soir

C’est un petit hall – pas plus grand qu’une salle de classe – coincé entre une allée piétonne et un boulevard. On y entre en poussant une vitre coulissante. Il y a là une demi-douzaine de restaurants minuscules, se limitant pour la plupart à un petit comptoir en bois et un coin cuisine sommaire. On s’assoit au centre de la pièce où sont disposées quelques tables. Il s’agit ensuite de faire son marché, de commander une entrée ici et un plat là, de musarder d’une carte à l’autre en prenant soin d’analyser patiemment chaque photo floue pour distinguer, entre les pixels, la future assiette.

Chaque échoppe est gérée par une tenancière vive, aimable et commerçante. Conçues sur un modèle similaire – la cinquantaine, coupe au carré et tablier – elles jonglent entre les casseroles et la caisse enregistreuse, le regard ailleurs. Suspendus au plafond, des rideaux-enseignes présentent les spécialités de chaque cuisine. Des huitres, du mouton grillé, une salade de légumes à la coréenne, des œufs de poisson sur du riz, un bol de nouilles au miso. A travers une petite fenêtre, un vieil homme en costume fume une cigarette, face à un ours en bois rugissant.

Au bout de l’allée, « Brooks Kare Shôkudo » sert l’un des meilleurs curry de la ville. Une motte de riz recouverte d’herbes, une sauce relevée juste ce qu’il faut et une fine côte de porc pannée. La sainte trinité nécessaire à la réalisation d’un classique imbattable : le katsu-kare, éternel plat des travailleurs pressés et des salarymen en fin de soirée. Dans les lieus de passage, c’est un incontournable. Là où il y a foule, il y a katsu-kare. C’est justement dans les sous-sols de la gare centrale – fourmilière grouillante du cœur de Sapporo – que se cache une adresse réputée.

Un comptoir de plastique collant, une étagère où dorment quelques mangas jaunis et un épais menu où le curry s’accommode de tous les accompagnements. Derrière la marmite dégoulinante, trois employés en tabliers orange se lancent les commandes par-dessus le brouhaha des cuillères. Assis sur des chaises hautes rotatives, une brochette de salarymen, aux manches de chemises retroussées, vient chercher là un déjeuner reconstituant. Curry au poulpe ? Au crabe ? Au steak de crevettes ? Tout est frit, prêt à être englouti.

Un sûpu-kare, déjeuner rapide

A Hokkaido, la cuisine est une fierté locale. Chaque touriste en provenance du sud se doit de goûter aux plats de l’île carrée. Servie chaude, grasse, à base pommes de terre et de miso (une pâte de riz et de soja fermenté), la nourriture du coin est le fruit de plusieurs siècles de vents polaires et d’hivers frisquets. Sur la carte des classiques sapporéens le katsu-kare est une évidence, mais il y a plus. Ici le plat attitré des gastronomes c’est le sûpu-kare – comprendre « Soup Curry » – un potage épicé dans lequel baigne une quantité de bonnes choses.

Académique au « Crazy » de la 19ème rue, teintée d’influences indiennes chez « Spice » (au-dessus du métro), standard et sans chichis à la cantine de Hokudai : la soupe nordique se décline suivant les ambitions des cuisines. Parmi les ingrédients inamovibles : des petites carottes, une tranche de potiron, du chou chinois et une grappe de champignons. Libre à chacun, ensuite, d’y ajouter une cuisse de poulet braisée ou du poisson grillé.

Le roi du sûpu-kare c’est sans conteste « Rojiura Curry Samurai », un petit restau des quartiers nord qui a depuis ouvert d’autres adresses à Sapporo. Mobilier en bois comme dans une cabane de pionner, grande ardoise fixée au mur, une série de pots translucides remplis d’épices. A côté de la carte, un petit livret plastifié présente l’équipe du lieu : la serveuse aime le tennis, une des cuisinières vient de l’est de l’île.

Une belle tranche d’aubergine, une petite saucisse aux herbes, deux têtes de brocoli, du poivron et un épi de maïs nain. Le tout présenté dans une épaisse calebasse noire. Reconstituant et diététique, ce pot-au-feu local est un peu l’ambassadeur culinaire de la ville, son monument.

Un congri dominicain, dimanche midi

Difficile de ne pas évoquer « Pa’ Mi Casa », institution parmi les étudiants et temple d’une tradition culinaire pourtant aux antipodes de l’archipel : la cuisine caribéenne. Dans un sous-sol aménagé aux allures de cale de bateau, ce bistro antillais est une bonne adresse. Riz aux fèves noires, porc en sauce à la mode de La Havane, délicieuse sauce de piment vert… Le café serré, excellent, est toujours inclus. On trouve ici quantité de japonais – devenus addicts au « congri » local – mais aussi toute la communauté latino de Sapporo qui y a ses habitudes.

Monsieur Garcia, par exemple, est un quadra brésilien originaire du Rio Grande do Sul, en face de la frontière avec l’Uruguay. Parlant couramment espagnol et japonais, il est devenu traducteur pour une maison d’édition basée à Sapporo. Depuis il passe ses journées dans d’obscurs textes techniques ou publications universitaires. « J’essaie de faire un roman par an », ajoute-t-il en se resservant une cuillère de poulet créole.

Quant au patron, c’est un dominicain, arrivé dans la région il y a une dizaine d’années. Sans-le-sou mais marié à une japonaise, il a ouvert le restaurant pour survivre à Sapporo. Quand il aura réuni l’argent, il s’achètera une maison. D’où le nom du lieu : « Para Mi Casa ».

Un Jingisukan, pour un Hanami réussi

Début mai est ici la saison des fleurs de cerisier – et donc du Hanami, Littéralement traduisible par « voir les fleurs », cet événement est une vaste excuse nationale pour faire un bon repas en famille et boire des cocktails à base de whisky à l’ombre des arbres roses. A Hokkaido, le week-end du Hanami rime avec jingisukan. Derrière ce nom pseudo-mongol emprunté à Genghis Khan se cache une grillade de mouton et feuilles de chou, le plus souvent accompagné d’une sauce brune.

En milieu de matinée les sapporéens accourent dans les grands parcs de la ville pour installer leur matériel à jingisukan. Vers midi, un épais nuage de fumée s’est déjà formé au-dessus de la foule alors que certains s’ouvrent une canette de bière Sapporo. C’est le coup d’envoi officiel du « JinPa », abréviation de « jingisukan party ». La neige ayant depuis longtemps disparu, la pelouse n’est plus recouverte que de pétales de cerisier et de fêtards repus.

#12 Le passage du blaireau

Maru take ebisu ni oshi oike

Je ne sais pas si on peut parler de modernité en art. Bien sûr il y a des moments où on a le sentiment que les choses changent, que les œuvres prennent un aspect différent… Mais de là à dire que certains artistes parviennent à faire oublier les traditions… Tu construis forcément avec ce qui est venu avant toi.

Là c’est Kitamura-sensei qui parle. La soixantaine, une petite moustache taillée et de fines lunettes rectangulaires. Quelque chose d’un moine ou d’un instituteur. Il me reçoit une fois par semaine pour un cours particulier de culture japonaise. Nous sommes assis de chaque côté de son bureau, dans une petite pièce au dernier étage du bâtiment des Lettres. Une longue série d’étagères couvre les murs, remplies de livres et d’objets divers : une compilation des mangas de Hokusai, l’œuvre complète de Mozart, plusieurs recueils de peintures flamandes, un ensemble de bols laqués.

J’aime énormément Kôrin Ogata, un peintre de la fin du XVIIème siècle. Il est né à Kyôto dans une famille de marchands aisés et débute sa carrière dans un contexte de retour aux racines chinoises. Il faut faire des natures mortes, des arbres, des montagnes, ce genre de choses. Pourtant, soutenu par des mécènes d’Edo, il va tenter la jonction entre cette tradition académique et des choix esthétiques plus radicaux. Il mélange paysages réalistes et formes abstraites, saute le pas de la représentation rationnelle du monde tel qu’on le voit. Pourquoi faire une rivière bleue si elle est plus belle en noir ?

Au centre de la table, Kitamura-san vient d’ouvrir un immense atlas poussiéreux. Il s’humidifie le doigt et tourne les pages une à une. Tout l’archipel défile sous nos yeux, île après île. Les longues plages droites du Tohoku, le relief accidenté des massifs centraux, la plaine nervurée du Kanto. Il s’arrête au milieu du volume : la double-page de Kyoto.

Nous y voilà. Ça, c’est la ville de Kôrin. C’est aussi un peu la mienne, du temps où j’étais étudiant en art à Kyoto Daigaku. J’en garde de très bons souvenirs, même si tout ça est un peu lointain… A l’époque du peintre, l’essentiel des activités politiques et économiques a été transféré à Edo mais Kyoto conserve une certaine aura intellectuelle. C’est sans doute encore un peu le cas aujourd’hui, les choses changent lentement.

Il s’interrompt et déplace quelques papiers pour tirer l’atlas vers lui.

Je me souviens, il y avait cette chanson pour se rappeler de l’ordre des rues, quand tu prends le début de chaque mot, tu obtiens toute la carte de la ville. Comment ça faisait déjà ? Ah oui :

♫ Maru take ebisu ni ochi oike

Ane san Rokkaku tako nishiki

Shi aya buttaka matsuman gojô… ♪

Ce qui nous donne : marutamachi, takeyamachi, ebisugawa, etc…

D’un geste il retrousse la manche de son pull-over, regarde sa montre et referme le gros livre. Il va tranquillement le reposer dans un rayon d’étagère et revient s’asseoir dans son fauteuil.

Eh bien, il est quatre heures : à la semaine prochaine.

Dans l’appareil photo

Trois affiches dans le métro, une ou deux barrières autour du parc central, quelques banderoles en ville : voilà ce qu’il reste aujourd’hui du festival de la neige, le « Yuki Matsuri », qui battait son plein il y a quelques semaines. J’ouvre mon appareil photo, rempli d’images de l’évènement.

La foule se presse au carrefour de la première avenue – amas informe de bonnets et de gros manteaux – pour accéder aux festivités. Un employé municipal arrose le sol d’eau chaude en espérant faire fondre les bosses de terre gelée. La nuit est maintenant totalement tombée et l’on entend depuis quelques minutes une sono criarde diffuser un mix de J-Pop acidulée.

Un enfant, le visage recouvert d’un masque chirurgical, regarde avec intérêt un étal de homards pourpres. A hauteur de son nez, des cageots de polystyrène remplis de glace pillée. Son père – anorak et cache-oreille – lui achète un épi de maïs chaud. Plus loin dans l’allée, une jeune femme au joues rouges remue une casserole de soupe miso fumante et réajuste plusieurs pancartes plastifiées. Le noir du ciel s’éclaire, percé par les flashs colorés des projecteurs.

Au centre de l’Odori Parc culmine une haute piste de ski artificielle de laquelle s’élance une file de snowboardeurs, annoncés par un présentateur survolté. « Et maintenant, sous vos applaudissements… le champion du district de Kita-ku ! » La petite silhouette réajuste son casque et se laisse glisser le long de la pente avant de s’envoler quelques secondes vers les étoiles. En face de la colline synthétique, le public se réchauffe à coup de saké chaud et de soupe épicée. Derrière le cortège un gros policier enveloppé dans un épais manteau noir s’époumone dans un mégaphone et ressasse comme un vieux disque fatigué les règles de sécurité élémentaires.

Plus loin commence la longue galerie des statues de neige qui s’étend jusqu’à la fin du parc. Il y a là une ribambelle de monstres poilus et globuleux, quelques dragons, pour la forme, et un immense troll aux yeux rouges éclairés par de petites lampes. Au bout de cette galerie éphémère une réplique du théâtre du Globe, sculptée dans la glace façon igloo élisabéthain, dans lequel une troupe sapporéenne joue chaque jour une version écourtée du « Conte d’Hiver » – thématique oblige.

Un voyant rouge s’allume pour me signifier que la batterie de l’appareil photo se meurt. De toute façon, il n’y a plus rien à voir. C’était il y a un long mois. Entre temps le parc central a repris des couleurs et les statues ont fondu. On recommencera l’an prochain.

Les visages du café

Avant de repartir vers ses îles natales, Jamie – l’Hawaïen rencontré en début d’année – m’a confié la gestion de son club de parole en anglais. J’organise les soirées dans une auberge de jeunesse proprette et chaleureuse du nord de la ville. Le décor est toujours le même mais les personnages changent régulièrement. Une bouteille de vin espagnol, un paquet de chips aux algues et les clients affluent. Morceaux choisis.

Mariko, Hokkaido-jin pur jus, tient une boutique de vélos – neuf et occasion – quelque part dans l’est. Elle me parle de son attachement à la ville, de ses excursions en VTT pneus neige dans les parcs de la périphérie et partage fièrement ses plus beaux spots pour admirer les cerisiers en fleurs.

Cass est un touriste de passage dans l’île. Chinois de Malaisie, il a fui les contraintes absurdes de son job qu’il exècre pour se payer deux semaines de vacances à Sapporo. Il me décrit longuement ses journées de travail vides de sens et espère trouver ici un monde plus humain. Tout en remuant son café-crème, il se prend à espérer une vie moins monotone.

Harry est un habitué du club. Irlandais bavard et bon vivant, il ne s’habille qu’avec de vieilles tenues de chasse et parle avec nostalgie du temps où il se déguisait en barbare germanique pour une reconstitution historique dans les arènes de Nîmes. Étudiant dans une école de japonais en ville, il passe ses week-ends dans la poudreuse des stations de ski environnantes.

Takashi est prof dans un lycée de Sapporo. Fasciné par les histoires des autres participants, il a du mal à me croire quand je lui explique qu’une convention faisant la promotion de la culture japonaise réunit chaque année des milliers de personnes à Paris. Il ne boit que du café noir, parle peu mais sourit beaucoup.

Tout ce beau monde quitte les lieux à 21 heures et il faut alors retraverser la ville. C’est un moment d’entre-deux où se succèdent les images les plus diverses. Deux violonistes à vélo qui cheminent ensemble vers la gare, leur instrument bien rangé dans une petite mallette. Des amoureux assis sur une balançoire en plastique. La lumière qui s’échappe d’un vieux restaurant russe couvert de lierre. La tenancière du bar mexicain de la douzième rue qui sort ses bouteilles de téquila à moitié vides. Quelques rappeurs amateurs qui se retrouvent là, chaque soir, au milieu du « passage du blaireau », la longue galerie couverte du centre. Un chat, seul.Ce spectacle lent et subtil pourrait continuer, mais il faut bien retrouver son lit. Rideau.